En plus de Manille, port d’arrivée naturel dans le pays, nous n’avions prévu qu’une visite sur l’île de Luçon (la plus grande et la plus peuplée de l’archipel). Mais pas n’importe laquelle : une randonnée de 4 jours au total dans la Cordillera du nord de l’île pour partir à la découverte des fameuses rizières en terrasse qui font la renommée internationale de la région. Précisons cependant le mot “internationale” : on devrait dire “française”. Il n’y a en effet que des touristes français dans le coin (notre guide estimait la proportion à 95%). C’est à tel point que tous les guides connaissent quelques mots de français, voire des expressions particulièrement fleuries à ne pas mettre dans toutes les bouches ! Honnêtement, il est difficile de comprendre cet engouement spécifiquement tricolore : tout le monde devrait vouloir venir ici tellement le spectacle est merveilleux ! Sont-ce les 10h de bus de nuit qui rebutent les plagistes ? Le fait de devoir chausser ses chaussures de marche plutôt que ses tongs ? On ne sait pas mais on constate et après tout tant mieux, les lieux sont loin d’être envahis par la foule.

Nous avons commencé soft avec une rando à la journée (donc sans gros sac sur le dos) pour rejoindre des sources chaudes cachées au fond d’une vallée couverte de rizières. On arrive désormais plutôt à la fin de période de plantation du riz, même si cela varie d’un village à l’autre, suivant le type de riz planté et le climat local (certains arrivent à faire deux récoltes par an ici). La majorité des rizières a déjà été remise en fonctionnement après la moisson en juillet dernier et le temps de repos nécessaire qui s’en suit. En janvier, les paysans ont commencé à faire pousser le riz dans les “nursery” (les petites zones très denses dans lesquelles le riz apparaît quasiment vert fluo sur les photos) avant de le repiquer dans les terrasses.







On croise quelques personnes (exclusivement des femmes) à l’œuvre pour repiquer du riz en lignes bien ordonnées, enfonçant un à un les jeunes plants dans la boue en respectant scrupuleusement l’espace entre chacun. On se demande ce qui est le pire entre ça et ramasser du thé dans les collines du Sri Lanka. Avoir le dos cassé en deux et les pieds dans la boue toute la journée nous semble placer la riziculture traditionnelle assez haut dans l’échelle des métiers usants.


Le passage dans les sources chaudes elles-mêmes était un vrai moment de plaisir. Un petit bassin aménagé à côté des terrasses, de l’eau pure et réellement chaude, et une rivière voisine dans laquelle plonger si l’envie nous prenait de nous la jouer sauna finlandais



Le lendemain ça rigolait moins avec la première “vraie” rando vers le village de Cambulo où nous devions passer la nuit. Pour compenser, départ en jeepney avec autorisation de voyager sur le toit !





Sur toute la durée de la rando, nous étions accompagnés par un guide, Juhn de son prénom, extrêmement sympa en plus d’être intéressant, fin connaisseur de la culture locale, bien différente du reste des Philippines (il y a un peu plus de 100 ans, on trouvait encore des chasseurs de têtes dans les montagnes). Pour l’anecdote, pourquoi Juhn ? Son prénom complet est Démétrios truc-qui-commence-par-un-G Beltran Junior. Son père avait décidé qu’il serait le dernier de la fratrie d’où le “Junior” final. Aujourd’hui abrégé en Juhn. Bref, Juhn était particulièrement attentif à nos enfants, que ce soit pendant la marche ou pendant les soirées. Et dès le premier soir, il leur fit une petite surprise : un jouet traditionnel pour chacun taillé par ses soins et à la machette dans des bûches de bois.. Des toupies à lancer au moyen d’une ficelle qui ont obtenu un franc succès auprès des gamins. Ils se sont entraînés une bonne partie de la soirée pour comprendre le geste du lancer.




Bon, c’est bien gentil tout ça mais ça fait au moins deux paragraphes qu’on n’a pas prononcé le mot « rizière » ! Donc au deuxième jour de rando, direction le village de Cambulo, inaccessible par la route, où nous avons passé la nuit. Un havre de pays perdu au milieu des montagnes abruptes, couvertes de lianes, fougère arborescentes et autres bananiers, un endroit improbable où les hommes ont décidé il y a 2000 ans que ce serait une bonne idée que d’aplatir les montagnes, construire des murs et monter un système d’irrigation complexe pour y faire pousser des trucs. Les mots manquent pour décrire ces paysages. Ou alors ils ne feraient que banaliser l’exceptionnel. Du coup il vaut mieux laisser parler les images…













Le soir à Cambulo, moment inattendu et rafraîchissant : un spectacle donné par les écoliers du village. Et la preuve qu’il y a décidément beaucoup (trop ?) de français ici, voilà qu’après les chants en tagalog, ils enchaînent avec un medley de chansons … françaises bien sûr ! Le grand jeu est d’arriver à deviner lesquelles, malgré le yaourt sonore inévitable : Les Champs Elysées, Alouette, Meunier tu dors mais aussi les crocodiles du Nil, la danse d’Hélène et “je fais pipi sur le gazon” ! Le tout avec des chorégraphies savamment orchestrées. Certains enfants sont vraiment à fond et c’est un bon moment sans prise de tête, qui fait marrer tout le monde, gamins y compris.



Le jour précédent, au moment de partir, nous avions eu le droit au petit bonus « jeepney ». Mais au départ de Cambulo, c’est cette fois une séance d’habillage en costumes traditionnels qui nous attendait. Là encore, rien de prévu ni de forcé, ça s’est fait tout naturellement quand Juhn nous l’a proposé, une fois tous les autres touristes partis sur les routes et alors que nous traînions encore à la guesthouse. Pour les filles, un haut en coton blanc et une étoffe rouge et noire pour le bas, et des colliers pour magnifier le tout. Pour les garçons un simple pagne, une coiffe ornée de plumes et un sac à dos de chasseur pour y mettre ses proies. Et surtout une vraie lance et un bouclier ! Il n’y a pas que Yoann et Florent qui se sentaient fiers !





Ensuite ce fut encore un éprouvant enchaînement d’escaliers raides, de jungle et de terrasses pour rejoindre le village suivant, celui de Batad. Une pause plus longue que les autres nous a arrêtés sur une crête, à l’ombre d’une maison traditionnelle. L’endroit était tenu par un vieil homme au dos cassé en deux et aux orteils tordus d’avoir passé sa vie à grimper les pentes abruptes,. Le vieillard laissa à Juhn le soin de nous expliquer la façon dont on prépare le riz tout juste moissonné et séché.
D’abord enlever les grains des tiges : il y a une technique à prendre, en les coinçant entre le pouce et l’index. Évidemment toute la famille s’y est essayée et il faut reconnaître que nous ne sommes pas efficaces (en plus de laisser un sacré bazar). Ensuite, il faut passer les grains au mortier pour casser leur enveloppe, puis les vanner (sans blague) pour séparer cette même enveloppe non comestible du produit fini (c’est tellement technique de savoir projeter son riz proprement dans les airs sans en balancer à gauche comme à droite (et gâcher ainsi la récolte) qu’on ne nous laisse pas cette fois y mettre nos sales doigts).




Bref tout ça pour arriver en fin de journée à ZE point de vue, celui qui justifie presque à lui tout seul tout le reste : le haut des terrasses de Batad. Et on peut une nouvelle fois, et sans galvauder l’expression, parler d’effet waooow à la vue de cette merveille qui sait en plus ménager ses effets pour s’ouvrir sans prévenir devant l’œil du randonneur haletant.
Le site est à peu près en forme d’amphithéâtre, complètement vert, avec en son centre et point névralgique les quelques maisons tassées autour de la place de l’église. On ne saurait compter le nombre de terrasses, il y en a partout, du plus haut de la pente verticale jusqu’aux premiers contreforts de la rivière (Juhn affirme que si on alignait toutes les terrasses de la région, on ferait la moitié du tour de la Terre… pourquoi pas ? On n’ira pas vérifier…)










La chaleur était aussi intense que nos émotions, ça méritait bien de descendre (à pied et à pic) vers la rivière, afin de se baigner au pied d’une charmante cascade aux eaux aussi accueillantes que rafraîchissantes.




Tout ça pour rejoindre en fin de journée les hauteurs de la ville et le nid d’aigle à la vue panoramique qui nous servait de gîte pour la nuit. Quelle spectacle sur les rizières éclairées par le soleil couchant ! Clairement le point d’orgue de cette randonnée.








Impossible de faire un choix restreint entre toutes les photos, alors on a décidé de ne pas choisir et de vous en remettre d’autres, prises également au petit matin…








Il a fallu malheureusement en finir avec les rizières de la Cordillera par une dernière journée de marche nous permettant de revenir dans le monde moderne pour y retrouver route et voitures (et accessoirement continuer notre voyage). Heureusement, le chemin ne manquait toujours pas d’attrait. Les enfants avaient l’esprit si bien occupés qu’on ne les a pas entendus se plaindre une seule fois de toute la randonnée !





Au final, nous avons eu une chance formidable d’avoir pu profiter de ces lieux dans de telles conditions : la météo était parfaite (ce ne fut pas le cas pour les groupes nous ayant précédés), notre guide génial, les chemins peu fréquentés, les champs étaient verts et la bière du soir fraîche, que demander de plus ?
Mais voilà, la route nous entraîne toujours plus loin et comme précisé dans le tout premier paragraphe de cet article – bien au-dessus de cette dernière phrase – nous avons déjà quitté Luçon sans états d’âme pour rejoindre l’île de Palawan. Le programme va radicalement changer, la montagne laissant la place à son contrepoint habituel : la mer !

